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Réflexions sur la cancel culture

(J’ai écrit ce texte il y a plus d’un an et demi, il dort dans mes brouillons depuis. Je le poste en l’état)

La cancel culture. Un phénomène que j’ai constaté bien avant d’en connaître le nom, et qui depuis que je le connais ne cesse de m’intriguer. Des articles très complets sont sorti à ce sujet, comme celui sur Slate le 24 Janvier 2020 http://www.slate.fr/story/186686/titiou-cancel-culture-annulation-call-out-reseaux-sociaux-harcelement-militantisme-politique-colere ou celui sur Mademoizelle le 26 Janvier 2020 https://www.madmoizelle.com/cancel-culture-definition-1037892 

Je vous recommande chaudement de les lire. En attendant, voici mes réflexions sur le sujet. 

1 – La cancel culture

J’ai découvert ce terme en faisant des recherches sur ce sujet flou qui me tracassait. Je voyais bien qu’une tension étrange grouillait dans le milieu militant, je voyais bien les mises au pilori, les call out, et leurs conséquences. 

En peu de mots, la cancel culture c’est lorsqu’une personnalité plus ou moins publique (on va y revenir) est désavouée par l’opinion publique suite à un acte répréhensible de sa part. En français, on commente simplement “supprime” sous un message twitter. 

D’un point de vue sociologique, dans une société le tumulte fonctionne comme un mécanisme de sanction. Il indique que la communauté s’est engagé dans un processus d’auto régularisation et de négociation collective des normes et stand de comportement à adopter dans ladite société. La cancel culture colle à cette définition. 

Quand quelqu’un se fait “cancel”, c’est en public. Les actes ou propos répréhensibles sont soulignés et hués. Ce mécanisme, comme celui du call out, est une manière pour les personnes non entendue de reprendre le pouvoir. Mais ces mécanismes se retrouvent le plus souvent au sein des milieux militants. 

“Les militant.e.s sont pas parfait.e.s Les erreurs, les biais, la déconstruction etc c’est progressif, ça se fait pas du jour au lendemain. Votre culture du « cancelled » doublée de la culture twitter j’en peux clairement plus.” 

Le plus souvent on sera “cancel” pour avoir tenus des propos “problématiques” (j’y reviens après) ou pas assez inclusif. Sans surprise, plus on a de followers, plus le risque de se faire “cancel” est important. 

“J’ai une vraie question, je veux pas paraître déplacée mais vraiment discuter : comment on fait pour laisser les gens se déconstruire si vous venez reprocher des trucs qui se sont passés y’a des mois voir des années en boucle ?”

Un post twitter depuis supprimé

Il y a en effet une réelle incohérence dans le comportement des milieux militants sur twitter. Les individus sont en même temps censés réfléchir, apprendre et évoluer, et en même temps être impeccable dans leurs propos. Mais si on se fait “cancel” à cause de ses erreurs passées, comment évoluer ? Je lis souvent le terme “bienveillance” mais le voit rarement en action. 

Dans cet article https://coupsdegueuledelau.wordpress.com/2016/12/18/de-lobligation-de-perfection-au-silence-radio/ l’autrice raconte qu’au final, les plus gros shistorm qu’elles a vécu provenaient du milieu militant lui-même. 

« Pas assez ceci, trop cela, un terme mal choisi, une phrase mal formulée ou piochée au milieu d’un article en faisant caca sur le contexte, un peu trop de nuance, pas assez de réflexion en noir et blanc bien tranchés… »

Et des pages et des pages d’échanges sur Facebook, sur Twitter, pour expliquer, recontextualiser, défendre, m’entendre dire que « Tu défends ton article, tu refuses de te remettre en question », m’entendre traiter de raciste, de transphobe, de grossophobe, de ceci, de cela. Et surtout, le sceau ultime du déshonneur, de PERSONNE PROBLEMATIQUE.”

Le terme “problématique”. Comme elle le dit, le “sceau de déshonneur ultime”. Personne ne semble avoir de définition exacte de la personne problématique. Visiblement elle n’a pas les bonnes opinions que tout le monde doit avoir, et apparemment aucune évolution de sa part n’est possible. C’est un peu comme le terme “safe” avec lequel j’ai vraiment beaucoup de mal. On demande souvent qui sont “les personnes safe”. Je comprend totalement la nécessité de trier ses fréquentations, de vouloir interagir avec des personnes qui sont globalement du même milieu et/ou avis que vous. Mais au final ces tampon “personne safe / personne problématique” sont extrêmement réducteur. Les gens sont rarement tout noir ou tout blanc, il y a des nuances, et surtout ils sont en perpétuelle évolution.

Et comme l’explique le post cité plus haut, la chasse aux personnes problématiques empêche de réfléchir à un niveau systémique en résumant les choses à un problème d’ordre moral sur des individus. Cette injonction à la perfection militante, à la wokeness / déconstruction totale, est présente et impossible.

(Globalement je vous conseille sa lecture très instructive)

“Bon, j’en ai un peu (bcp) marre qu’on me reproche de ne pas avoir un militantisme parfait. Je suis désolae de parfois oublier des choses dans mes threads et donc indirectement d’invisibiliser bien malgré moi des causes qui même parfois me concernent directement! C’est pour dire.”

Un post twitter depuis supprimé

2 – Une censure quasi religieuse

On en arrive donc à cette situation plus qu’étrange où il y a une “bonne façon de penser” et ou le moindre écart fait de vous une mauvaise personne irrécupérable. Sur tumblr, Queerpiracy fait alors le lien entre cette situation et la censure religieuse : 

  • Une moralité en noir et blanc ou quiconque ne crois pas / pense pas / vit pas exactement comme il se dit et un sale pecheur problématique et probablement un monstre prédateur
  • Tous le monde est un pecheur problématique mais les vrais croyants personnes qui font du militantisme comme je l’ai décidé sont tout de même meilleur que les autres, et j’agirais en me considérant meilleur que tous le monde parce que j’ai rencontré Jesus je suis la personne la plus woke / déconstruite. 

Le reste de son post parle plus d’une mentalité que j’ai rencontré sur tumblr et moins sur twitter, ou il est souvent question de “protéger les enfants”, de ne consommer que des media considérés comme idéologiquement purs entre autres choses. Cela fait directement référence aux productions des fandoms qui auront le malheur d’aimer des ship (couple) dit “problématiques” car basé sur des relations toxiques / violentes, comme si 1/ Ces ship n’étaient pas déjà des exutoires fantasmés, ils sont la pour ça 2/ comme si la personne était forcément ce qu’elle consommait (spoiler : non). 

3 – La loi du silence

J’ai mis des mois à oser écrire ce post de blog, de peur des conséquences qu’il pourrait engendrer. Parce que j’ai vu bien trop souvent les shitstorms qui peuvent naître, si on ne colle pas au règle citées juste avant. Si on ne dit pas tout bien comme il faut. Je sais que beaucoup de gens sont comme moi, et je trouve ça terrible. Sans la liberté d’essayer, de se rater et de progresser, comment peut-être espérer évoluer, cheminer ? 

J’ai pu constater cette situation tellement de fois : Une personne militante prend position sur un sujet, et utilise le mauvaise sigle, le mauvais mots, et très vite les accusation de X-phobie arrivent à toutes vitesse, le ton monte, tout le monde s’énerve, personne ne ressort grandis de la conversation. 

Pire que ça même, à force de marcher sur des œufs, d’utiliser des formules complexes pour être sur d’être vraiment vraiment inclusifs, on en vient à des formulations qui sont au final gênante et stigmatisantes, et surtout on ne réfléchit pas réellement, on ne se remet pas en question. Dire “les choses qu’il faut dire” par peur d’être réprimandé n’a aucun intérêt. Si on ne comprend pas pourquoi il est préférable d’utiliser tel ou tel terme, à quoi bon ?

4 – La justice sur internet

Au final, la cancel culture nous amène au sujet de la justice d’internet, et notamment au sujet de la justice populaire qui semble être de retour via les réseaux sociaux. A ce sujet l’excellente vidéo d’angle droit :

Pour ma part quand je pense “justice”, je pense aussi “prison”. Et je me suis souvent demandée quel était le but de la prison ? Sur le papier la prison est censé réhabiliter les gens. Dans la pratique, la prison semble surtout être la pire des peines : L’ennui et le désœuvrement. Dans une étude de 2011, on apprend que 63 % des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont recondamnées dans les cinq ans.

Si la prison n’empêche pas la récidive, à quoi sert-elle ?  Quel est le véritable objectif d’une peine infligée à quelqu’un ? Est-elle de le faire souffrir ou de le remettre sur les rail ? Comment punir intelligemment ? Faut-il punir ? Comment réagir face à quelqu’un causant du tord à une autre personne ?

Et sur internet alors, quel crime mérite d’être puni par le harcèlement en ligne ?

Le harcèlement en ligne peut prendre de multiples visages, mais de manière générale, cela peut aller d’une avalanche de messages sur les réseaux sociaux à des menaces de mort avec des photos de l’endroit où habite la personne. Des informations personnelles peuvent être divulguées, comme son numéro de téléphone ou son adresse postale (on appelle cela du doxxing) . Son employeur ou son employeuse peut être directement contacté.

Selon son intensité et son échelle, il peut durer de quelques jours à plusieurs mois. La polémique l’ayant provoquée peut être relancée, la victime peut voir son identité à jamais entachée de cette polémique et s’y voir pour toujours réduite. 

En somme, le harcèlement en ligne, dans sa violence et son absence de sens, me rappelle beaucoup la prison. Et tout comme la prison, je ne suis pas sûre de comprendre ce que l’on peut attendre d’un harcèlement. Et surtout, je repose la question : Quel crime mérite d’être puni par le harcèlement en ligne ?

Cette pratique est d’autant plus étrange à constater dans le milieu militant, ou tout le monde s’accorde à dire que le harcèlement en ligne, c’est horrible et ça ne doit pas se faire. Mais lorsqu’un coupable a été désigné, cette pratique semble soudainement accepté, voir nécessaire. Il est d’autant plus étrange de constater ces mentalités dans des espaces cherchant à être “safe”

Précisément au nom de la nécessité de sécuriser les espaces en neutralisant la violence générée par des paroles qui reproduisent la domination, on justifie l’usage d’une violence en retour, qui est alors décalée légitime (et souvent perçue comme telle au sein de l’espace concerné). Alors qu’on prône la bienveillance et l’écoute dans les espaces sécurisés, on s’autorise un usage extrêmement lâche de la violence langagière (mais aussi parfois dans les actes), précisément au nom d’une rhétorique de la violence justifiée : On est violente.e parce que l’autre nous a opprimé.e

Extrait de La révolution féministe par Aurore Koechlin

5 – Supprime (toi)

Parmi les comportements générés par la cancel culture, il y a donc celui de répondre “supprime” à quelqu’un lorsqu’il poste des propos déplacé, mais aussi (surtout ?) de faire une capture d’écrans desdits propos pour pouvoir les reposter et les critiquer lorsque la personne aura effectivement effacé son message. 2 issues possibles : Soit la personne conserve ses messages en ligne et se fait demander de les supprimer, soit elle les supprime et on ressort les captures à l’envie pour souligner à quelle point cette personne a fauté. Clairement il y a la quelque chose qui m’échappe…

6 – Tone policing ?

J’ai plusieurs fois vu soulevée la notion de “tone policing” lorsque l’on souligne la violence du call out et du cancelling. Lors d’un débat houleux, si l’un des parties demande à l’autre de se calmer, d’être plus poli et courtois, ça peut être du “tone policing”. Le tone policing reproduit des mécanismes d’oppression, en empêchant les personnes opprimées d’exprimer leur colère. Ainsi ce sont souvent les femmes, et encore plus les femmes racisés, qui se verront demander “de se calmer” lors d’un débat, leur colère étant assimilée à de l’hystérie ( A lire : https://mrsroots.wordpress.com/2014/07/16/le-tone-policing-un-silence-de-longue-duree/ )

Face à cette colère réprimée, qu’on ne laisse pas s’exprimer, on comprend bien les racines de la cancel culture. 

Comme l’explique l’universitaire Charity Hudley sur Vox, l’annulation est un moyen, pour les gens qui n’ont pas de pouvoir, de s’exprimer: «C’est une manière de dire “je n’ai peut-être pas de pouvoir, mais j’ai le pouvoir de t’ignorer”.» Elle insiste notamment sur le fait que c’est une composante importante de la culture noire américaine de contestation.

La cancel culture, c’est donc aussi l’expression d’une véritable colère, ou plutôt de colères, qui ont été enfouies, tues, refoulées et qui explosent maintenant au coup par coup, comme des déflagrations. Des colères qui naissent aussi du décalage insupportable entre des aspirations à l’égalité et le constat de la persistance des discriminations.

Bien sûr, dans certaines «annulations», on peut voir un effet de meute effrayant, mais on peut aussi y percevoir de véritables souffrances qui n’ont pas trouvé d’autres moyens de s’exprimer (ce qui devrait collectivement nous interroger).

C’est ce que pointe Aaron Rose dans le même article de Vox, en posant une question cruciale: «Nous devons être honnêtes avec nous-mêmes pour déterminer si le calling out et le cancelling nous procurent autre chose qu’un soulagement cathartique à court terme de notre rage.»

Extrait de http://www.slate.fr/story/186686/titiou-cancel-culture-annulation-call-out-reseaux-sociaux-harcelement-militantisme-politique-colere :

J’ai toujours pensé que pour se faire entendre, les dominé·es devaient gueuler. Argumenter, analyser, et gueuler. Mais la question est désormais: en gueulant sur qui, sur quoi? La cancel culture a tendance à se pratiquer de façon horizontale plutôt que verticale, à attaquer un individu lambda plutôt qu’un système social, politique et économique.

Conclusion de l’article de Slate

6 – Quelles solutions ? 

Je n’ai hélas pas de solution toutes prêtes à vous proposer sur un plateau. Personnellement j’essaye de mettre en pratique la bienveillance (pour de vrai) en partant toujours du principe que la personne en face de moi s’est mal exprimé / voulait dire autre chose et non pas qu’elle est fondamentalement problématique. 

J’aimerai que nous sortions tous de ces échanges crispés et violents qui sont devenus le quotidien militant. Personnellement j’unfollow et bloque facilement sur twitter, afin de garder un endroit un minimum vivable. Je ne suis pas convaincue de l’intérêt pour moi, en tant que personne, de voir défiler tous les jours des conflits et des nouvelles violentes. Je me tiens au courant comme je peux, je digère et je m’efforce d’agir à mon petit niveau, c’est déjà pas mal. 

Je laisse la conclusion de ce texte à Jameela Jamil :

T – It’s interesting that you say « feminism is progress », because it does feel we are in a world now where everyone want to be heard rightfully so, but then the conversation around it can become so visceral, and you know, like no one wants to listen in and around theses conversations. You’ve been really quick to just take it. If someone says « Hey Jameela, you didn’t include theses people in your conversation » or « You’ve excluded these people in this conversation », you just go, like, « Yes, I’m sorry. I’ll include them, and then I move on ». Does it ever get tiring to do that ? Or like, how did you decide to take that approach ?

J – No, like, I only have the freedom that I have now because other people before me fought for women of color to be given opportunities that I’m now able to benefit from. So, no, I never tire of being corrected if I’m wrong. You know, I have more to learn, and I’m grateful that people don’t patronize me ant they think that I can take the criticism. And I can. And I think that the thing that we are sometimes searching for in your society is moral purity, and you’re just never gonna find that. All you can find is progress and not perfection. And so that’s what we should all be striving towards.If we completely cut people down everytime that they show their ignorance or they make a mistake , or they have a mistake from ten years ago, then people are gonna feel like there’s no value in learning or progressing whatsoever. Because you are punished forever for the sin that you no longer stand by. So, you know, if you haven’t done irrevocable harm, I think you should be allowed the opportunity to learn, and grow, anand do better. (finir la transcription)

Ressources à lire :

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